Carte blanche à Agnès Boucher

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  • 23 Février 2023
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Le 27/02, nous vous proposerons Le pays où poussent les bouleaux, nouveau roman d’Agnès Boucher (son septième livre publié chez nous, après cinq polars et un recueil de nouvelles).

C’est donc l’occasion parfaite de lui donner la parole et de découvrir son travail d’auteur.

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Votre nouveau roman, « Le pays où poussent les bouleaux », sort le 27/02 aux EHJ. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette œuvre ?

 

Ce livre est un récit à trois voix, deux personnalités réelles et un personnage fictif. Il retrace la destinée de deux femmes et d’un homme, qui partagent l’amour de la musique et du violon, et que rien ne prédestinait à connaître et à vivre un jour l’horreur de la Shoah.

 

À partir des vies d’Alma Rosé, violoniste professionnelle, fille d’Arnold Rosé, premier violon de l’orchestre de l’opéra de Vienne, et d’Anna Eerlijk, jeune fille néerlandaise, nous traversons la première moitié du XXe siècle et découvrons le sort terrifiant d’une quarantaine de détenues, juives pour la plupart, qui, grâce à la musique, ont survécu à l’enfer d’Auschwitz, puis de Bergen-Belsen.

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Il s’agit d’un sujet très différent des 5 polars que vous avez publiés chez EHJ. Comment avez-vous choisi ce thème ?

 

Aaaaah ! Pour plusieurs raisons. D’abord, Alma Rosé est musicienne et violoniste. Elle se veut femme libre, même si elle doit se battre contre les préjugés et la société patriarcale ; ensuite, elle est la nièce de Gustav Mahler, qui demeure mon chouchou, après l’incomparable Ludwig Van B. ; enfin, le récit traverse des époques et des lieux qui me fascinent : Vienne, ville de culture et d’art, Londres, Amsterdam, la première moitié du XXe siècle, la montée du nazisme et cette immense et terrible interrogation existentielle qu’est la Shoah.

 

Cela dit, l’un de mes personnages de polar, Samuel Wiener, est de culture juive et évoque dans Tuer n’est pas jouer ce que l’horreur de la Shoah a pu détruire chez ses parents, descendants de déportés. Et le véritable père de Victoire Meldec, dans Méfiez-vous des contrefaçons, est rejeton d’un dignitaire nazi. Quant à mon opus précédent, Rien ne sert de mourir, j’y parle des spoliations dont ont été victimes les citoyens français juifs durant la Seconde Guerre mondiale. On a donc quelques signes précurseurs… :)

 

En fait, je m’intéresse de plus en plus à notre matrimoine, ces femmes qui ont été rejetées dans l’oubli alors que nombre d’entre elles méritent autant notre admiration et notre respect que leurs homologues masculins. On dit souvent que, derrière tout « grand homme », on trouve une femme. C’est souvent vrai.

Il est quand même ahurissant de constater ce que toutes ces « méconnues » ont été capable de créer. Les choses s’améliorent, mais il y a encore du travail à fournir pour les extirper de l’amnésie où l’Histoire les a parfois délibérément englouties.
Par exemple, on parle d’Alma Mahler, qui n’a rien fait de sa vie, alors que sa nièce, Alma Rosé, au destin incroyablement tragique, violoniste de talent, chef d’orchestre héroïque, devrait rester dans l’ombre ? La première, ce sont les hommes qui lui ont donné son nom. La seconde, c’est par elle-même qu’elle est advenue.

 


Quel est le message que vous souhaitez faire passer dans ce roman ?

 

Il y en a au moins deux.

 

D’abord, la tolérance de l’autre, bien évidemment. Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ils ont été des milliers à fuir l’Allemagne et l’Autriche, juifs, intellectuels, communistes. Et déjà à l’époque, ils n’ont pas été nécessairement bien reçus. Pour Alma et Arnold, émigrer en Angleterre est un véritable parcours du combattant. Pourtant, ils ont des appuis, un réseau d’amis et de célébrités qui les soutiennent, ils ne sont pas des inconnus : Arnold Rosé est un violoniste réputé, un des meilleurs d’Europe.

Alors, imaginons ce que cela a dû être pour les autres, les petits, les sans-grade, la plupart ayant été plus tard déportés. Parmi eux, il y a l’exemple de l’amant d’Alma, Heinrich Salzer, fils d’industriel, qui les accompagne, mais il est autrichien ; donc, aux yeux des Britanniques, il devient un potentiel espion nazi.

 

Ensuite, le second message est que l’art transcende tout, que la musique est au-dessus de tout. Les musiciennes de l’orchestre de Birkenau ont été sauvées parce qu’elles connaissaient et pratiquaient, bien ou mal, la musique. Elles trimaient sur leurs instruments et leurs partitions. Cela les a préservées. Elles n’ont pas vécu la même horreur que les autres déportées. Elles avaient de menus avantages. Et elles avaient aussi de brefs moments de liberté pure, lorsque Alma jouait pour elle, notamment, ou quand l’une devait jouer pour les nazis, comme la partie où je raconte que mon héroïne Anna Eerlijk a joué du violon pour Mengele, ainsi que dut le faire la véritable violoncelliste, Anita Lasker.

 

Ce sont deux leçons à retenir. L’art est indispensable à notre éducation et tout être humain ne quitte pas par plaisir son propre pays, contrairement à ce que bon nombre de gens essaient toujours de nous faire croire. Aujourd’hui, les Syriens, Afghans, Somaliens et autres Ukrainiens préféreraient rester chez eux, auprès de leur famille, plutôt que de fuir vers un pays étranger et pas nécessairement bienveillant et accueillant.

 


Vous êtes un auteur très prolifique ! Dites-nous-en un peu plus sur votre routine d’écriture.

 

Idéalement, je consacre en semaine une demi-journée quotidienne à la préparation d’un livre. Il suffit pour cela que j’aie un ordinateur à ma disposition et une tasse de tisane (j’ai abandonné les excitants comme le café ou le thé :) ).

 

Quand je parle de préparation, cela englobe toutes les étapes de la confection d’un livre.

Il y a d’abord les recherches nécessaires à faire, la lecture d’ouvrages de référence, le visionnage de documentaires et de films ; cette partie a été très intense pour Le pays où poussent les bouleaux. Ce travail m’apporte la matière, que je vérifie au maximum, car je ne veux pas raconter n’importe quoi, surtout quand le sujet est aussi sensible ; il me donne également le temps de concevoir le récit dans ma tête.

Viennent ensuite la construction et l’écriture, puis les relectures, très nombreuses, toujours insuffisantes. Admettre qu’un livre est fini est un acte très compliqué pour moi.

 


Avez-vous déjà connu le syndrome de la page blanche ?

 

Ben non… Je peux commencer quelque chose et l’abandonner, mais j’ai en permanence des idées qui me passent par la tête, donc la page blanche, non. Cela ne signifie pas que ce que j’écris est tout de suite satisfaisant. Je peux jeter, effacer, recommencer. Mais la page blanche, décidément, je ne sais pas ce que c’est.

 


Pourquoi et comment avez-vous choisi EHJ ?

 

C’est une bonne question, merci de l’avoir posée, question suivante. :)

En fait, j’ai totalement oublié le comment.

 

Pourquoi ? Au départ, parce que j’avais un roman policier, Méfiez-vous des contrefaçons, dans mon tiroir, donc je l’ai envoyé comme on jette une bouteille à la mer. Rien à perdre.

 

Et aujourd’hui, je sais pourquoi j’y reste ! J’écris des livres qui ne rentrent pas dans le catalogue des EHJ. J’ai dû « tester » deux autres éditeurs. Pour l’un, le travail est bien fait, ce sont les Éditions L’Harmattan. Pour le second, j’ai voulu essayer, OK, je ne recommencerai pas, je ne le citerai donc pas.

 

Un véritable éditeur, qui fait son job de A à Z, c’est excessivement rare, même chez les « grands ». Aux EHJ, il y a accompagnement et soutien.

Pour ma part, je n’ai besoin de rien avant d’envoyer le manuscrit au Comité de lecture. Je ne sais donc pas comment cela se passe pour d’autres auteurs, plus « en demande ».

En revanche, lorsque le livre a été accepté, je suis impressionnée par la force et la qualité du travail fourni : relectures, corrections, propositions, accompagnement pour la couverture et juste avant la validation définitive. Pour chaque opus, je m’efforce d’être la plus professionnelle possible. Eh bien, heureusement que l’équipe d’EHJ est présente, pour mettre le doigt là où ça pèche encore…

Et puis, les EHJ, c’est une maison d’édition indépendante qui se bat pour exister, sur un mode associatif, solidaire et écologique, puisque les tirages numériques sont privilégiés, à des tarifs « normaux ». Chacun respecte le travail de l’autre et l’auteur est rétribué de manière juste et équitable, ce qui est suffisamment rare pour être souligné.

Tout cela fait pas mal de bonnes raisons d’être fidèle !

 


Pour finir, donnez à vos lecteurs trois bonnes raisons de courir acheter « Le pays où poussent les bouleaux ». 

 

D’abord, ce livre est l’occasion de découvrir de magnifiques portraits de femmes, artistes et tellement humaines, dans une Europe en folie.

 

Ensuite, vous allez en apprendre davantage sur notre Histoire, notamment sur la première moitié du vingtième siècle ; vous allez mieux comprendre ce que fut l’horreur nazie pour bien des contemporains.

 

Et enfin, si de surcroît on aime le violon et la musique classique, alors là, aucune chance d’échapper à la lecture de ce nouvel opus.

 

Alma et « ses filles » méritent notre respect, d’être (re)découvertes et reconnues pour ce qu’elles sont, à savoir des figures essentielles de notre matrimoine mondial.